SANTE ET ENVIRONNEMENT : L'AFRIQUE DE L'OUEST SE DOTE D'UN LABEL D'EXCELLENCE
SCIENCES.
Comment les changements environnementaux affectent-ils les sociétés et la santé
en Afrique de l'Ouest ? Pour répondre à cette question, l'Unité de
recherche mixte « Environnement, santé, sociétés » est devenue un
Centre d'excellence africain (CEA).
PAR AGNÈS FAIVRE
Publié le - Modifié le | Le Point Afrique
Comment
assurer le bien-être de l'homme en Afrique de l'Ouest, alors que le milieu
change en vitesse accélérée ? Exode rural, fortes croissances de
l'urbanisation et de la démographie (la population double tous
les 25 ans rien qu'au Sénégal), transition nutritionnelle, sans
parler des aléas climatiques et naturels renforcés par la pression de l'homme
(hausse des températures, sécheresses récurrentes, désertification,
salinisation des eaux souterraines et des terres, érosion côtière)…
Voilà 9 ans que les chercheurs de l'Unité mixte internationale (UMI)
« Environnement, santé, société » surveillent l'évolution des
systèmes socio-environnementaux, et décryptent leurs répercussions en matière
d'épidémies, de maladies, de nutrition, d'écologie ou d'énergie.
Des travaux essentiels pour guider les politiques publiques, et
qui viennent d'être récompensés : l'UMI a été promue Centre d'excellence
africain (CEA), avec l'onction de la Banque mondiale qui en a fait l'annonce
le 16 novembre. L'institution de Bretton Woods va ainsi doter le
Sénégal de 6 millions de dollars (sous forme de prêt)
sur 4 ans et demi. Un peu à l'instar des « labex »
(laboratoires d'excellence) français, le label « Centre d'excellence
africain » vise à valoriser et soutenir la recherche de haut-niveau. Avec
en plus, cette exigence de renforcer la formation de qualité sur le continent.
Une bonne nouvelle pour cette équipe internationale, qui associe
le Centre national français de recherche scientifique (CNRS), l'université
Cheikh-Anta-Diop de Dakar (UCAD), le Centre national de recherche scientifique
et technologique (CNRST) de Ouagadougou, l'université des sciences, techniques
et technologies (USTT) de Bamako, et l'Université Gaston Berger de Saint-Louis.
Travaux
d'envergure sur la pollution
Lamine Gueye, neurologiste et neurophysiologiste, dirige l'UMI
depuis 2015. Spécialiste des maladies chroniques non-transmissibles
(hypertension, diabète, obésité, AVC), il détaille le type de recherches mises
en oeuvre à l'UMI. « Nous étudions par exemple la pollution de l'air et de
l'eau. Sur l'air, nous menons une étude comparée entre Dakar et Ouagadougou. Ce
sont deux villes différentes, l'une est côtière, avec une concentration de
population, des véhicules parfois âgés, des poussières du Sahara balayées par le
vent. Ouaga, c'est un autre profil, car elle subit aussi des fumées engendrées
par les nombreux deux-roues, et une importante pollution liée à la cuisson
alimentaire. Tout cela se répercute sur la santé publique et notamment sur les
maladies respiratoires », explique-t-il.
« L'équipe
basée à Bamako est plus spécialisée en microbiologie et s'intéresse aux
parasitoses ; c'est aussi un centre de référence sur le paludisme. Ces
partenariats permettent à l'UMI d'être innovante. En plus, notre approche est
interdisciplinaire. Nous avons des médecins, des pharmaciens, des chirurgiens,
des dentistes, des anthropologues, des sociologues de la santé, des géographes,
des biologistes, des spécialistes de l'écologie végétale, de la
botanique… » énumère-t-il patiemment.
Interdisciplinarité
Jean-Luc Peiry, qui dirigeait le laboratoire de géographie
physique et environnementale à l'université de Clermont-Ferrand, a rejoint
cette unité « Environnement, santé, sociétés » en 2016 en
raison, justement, du brassage entre disciplines scientifiques. « Dans les
études sur la pollution de l'air, des physiciens et chimistes cherchent à
identifier les différents types de pollution et à les mesurer, des médecins
étudient les problèmes de santé, des biologistes se penchent sur les allergènes,
des sociologues et anthropologues cherchent à connaître les habitudes des
populations, pour voir si elles sont conscientes des risques et comment elles
s'en prémunissent… C'est une manière tout à fait différente de travailler. Il
faut accepter ce que fait l'autre, le langage propre à sa discipline, et
réapprendre à exprimer sa recherche. Mais en termes d'avancées des
connaissances, c'est là qu'on peut réaliser des progrès. Cette qualité de la
recherche interdisciplinaire m'a beaucoup plu », résume-t-il.
Autre exemple d'interdisciplinarité : la prévalence de
l'hypertension et du diabète mesurée par le Pr Gueye indique des taux presque
similaires en zones urbaines et rurales au Sénégal (25 % d'hypertension
chez les plus de 20 ans en ville). Comment l'interpréter ?
« L'abondance de nouveaux produits trop sucrés, trop salés ou très riches
en huile de palme sur les marchés depuis 5 ou 6 ans ne peut
qu'avoir des répercussions sur les hausses des cas de diabète ou d'hypertension.
Mais ce qui est nouveau, c'est que ça gagne le monde rural. Par exemple, au
nord du Sénégal, dans une zone de pasteurs peuls connus pour leur alimentation
frugale et assez pauvre en viande, on observe un taux d'hypertension
anormalement élevé. Est-ce qu'on doit regarder les facteurs génétiques,
environnementaux, étudier la présence du sel dans l'eau, comparer les standards
internationaux ? Pour une question de santé publique comme celle-ci, il
faut une recherche interdisciplinaire », affirme Jean-Luc Peiry.
Grande muraille verte
Au sein de l'Observatoire hommes-milieux international de
Ferlo, au nord du Sénégal, ce dernier participe aussi aux recherches sur les
impacts de la Grande muraille verte (GMV), projet panafricain visant à lutter
contre la désertification de la zone sahélo-saharienne. Elle s'étend
sur 545 km d'ouest en est au Sénégal, et suppose de planter
environ 5 000 hectares d'arbres par an. L'Agence nationale de la
Grande muraille verte bénéficie ainsi des conseils des
chercheurs « sur ce qui convient le mieux en termes de reboisement et
de biodiversité (espèces locales, espèces fruitières, plantes à haute valeur
ajoutée comme l'acacia, ou espèces résistantes à la sécheresse) tandis que des
médecins et anthropologues regardent comment la santé des populations
riveraines évolue dans le temps », précise le Pr Peiry.
Relations
avec acteurs publics et privés
La relation avec les pouvoirs publics est cruciale pour cette
équipe censée faire une recherche appliquée. « Nos résultats servent à la
décision », rappelle Lamine Gueye. « Les constats établis dans le
cadre de l'hypertension et du diabète ont été pris en compte pour lancer le
programme contre les maladies chroniques non transmissibles. C'est important,
car nos États ont longtemps ciblé les maladies infectieuses en prêtant moins
d'intérêt à ces maladies-là », ajoute celui qui s'intéresse aussi aux
problèmes d'obésité et de surpoids à Dakar, où la prévalence se situe
entre 8 et 10 % chez l'ensemble des enfants scolarisés.
« On travaille également avec la population. J'organise par
exemple des conférences grand public sur l'hypertension artérielle, pour
informer sur le diagnostic tardif et les complications, car les signes de ces
maladies sont très méconnus. On fait des films documentaires, des émissions de
radio… », reprend Lamine Gueye.
Prochain palier pour ce centre d'excellence : établir des
ponts avec le privé, et en particulier avec les entreprises des secteurs de
l'environnement et de la santé. « Nous allons proposer des formations
adaptées aux questions qu'ils se posent. C'est de l'expertise, mais qu'ils vont
en général chercher dans des cabinets spécialisés », précise le professeur
sénégalais.
Outre cette dimension de « recherche utile », l'UMI,
devenue Centre d'excellence africain, se doit enfin de porter une attention
particulière à la formation. Un volet prépondérant sur le continent africain,
où la proportion de chercheurs dans la population active est la plus faible du
monde. Selon l'Unesco, l'Afrique subsaharienne
comptait 96 chercheurs par million d'habitants en 2015,
contre 4 226 en Amérique du Nord ou en Europe occidentale, et une
moyenne mondiale de 1 151.
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